Article de presse sur Compagnons de silence

Je me permets cette citation: " L'argent, la tripe, la peur sociale, la pâle frousse politique. Un monde effervescent où s'agitaient des moignons d'âme. Pusillanime, impatient, distrait, cabré contre tout, veule et sans honneur, tel était le siècle bourgeois et dans ses fossés, à deux millions d'exemplaires, la jeunesse française a versé ."
C'est l'entrée manuscrite dans un album montrant vingt aquarelles réalisées en captivité par Henri Simon, un prisonnier comme les autres. Les textes, vrais, poignants, sont de son frère André, qui fut également prisonnier. L'ensemble, élégamment présenté - revanche involontaire sur la misère des camps - prend aux tripes. L'ancien P.G. que je suis a sur-le-champ ressenti une émotion telle que, revivant ce passé de deux millions de gars, pleins de jeunesse, d'espérance, épris de liberté et souvent père de famille, replongé là-bas, j'ai pleuré. La longueur du temps, cinq années, la faim quotidienne, les brimades, la pensée pour l'épouse et les enfants, les parents. L'accompagnement par la vermine et d'abord l'humiliation d'avoir été battus, se sentir traités plus bas que des chiens, souvent. J'écris cela mal, par rapport à l'expression des dessins et des textes d'André et Henri Simon, lesquels touchent sans détours l'âme et le cœur.
Dans ce livre, je me suis senti comme assistant à une grand-messe, la grave célébration de souvenirs, ceux justement de l'âme et du cœur, de l'honneur bafoué, ceux dont l'homme ne se défait jamais. Et je puis le dire, une sorte de rage m'est revenue à l'égard de ceux qui nous ont envoyés face aux panzers avec nos chevaux. Il y eut là des naufrageurs de la Nation, des gens qui pourtant n'ont jamais été jugés. L'album intitulé Compagnons de silence n'est pas un livre de haine, et tout y est dessiné et écrit plus subtilement que je ne le fais présentement. Les stalags ne possédaient pas de fours crématoires. Soixante-dix mille hommes y sont pourtant décédés et sur le plan des humiliations qui touchent aux fibres, je ne citerai qu'un exemple pris dans l'ouvrage que j'ai en ce moment sous ma paume et sous les yeux. En ce stalag de Prusse orientale où était enfermé Henri Simon, des artistes comme lui se réunissaient. Les Allemands, un moment, ont toléré ces rencontres, voulant montrer par là leur bienveillance et se faire une réputation. Mais ils s'aperçurent que les dessins composés sur du papier d'emballage et avec des matériaux dus à l'imagination pour une grande part narguaient ou fustigeaient l'Allemagne nazie. Fureur du commandant du camp, destruction de nombreuses œuvres, et cette inimaginable proposition: " Dessinez le portrait de Hitler contemplant Paris en flammes et vous aurez un local pour travailler ". Ah! le salaud! de quel cynisme, de quelle lourdeur fallait-il être habité pour oser cela! Bien entendu, il en fut pour son outrance et son ridicule. J'achève sur un fragment pris dans une autre page: " Et que se dresse à leurs yeux aussi, dans un monde aux valeurs surannées, la transcendance sur tout une faune couchée de l'homme de foi - haute silhouette de pâtre érémitique portant en soi tout son troupeau, semant par tous les temps sa charité comme un pollen, ouvrant son âme collective à la visitation des abeilles de Dieu ... (et la conclusion)... dont la joie étrangère au temps qui le divise marche sur les eaux de l'immuable durée ".
Compagnons de silence est présenté par de magnifiques textes de Benoît Decron et Charles Papon, les artisans de l'édition du livre, que tous les anciens P.G. - ceux qui restent - et leurs fils remercieront avec chaleur.

Texte reproduit à partir du site du Républicain Lorrain www.republicain-lorrain.fr avec l'aimable autorisation de monsieur Jean Robinet.